Les chutes Victoria
Vendredi 6 mai 2011
L’équipe composée de Jacques-Olivier, Yohann, Denis et Estelle est en Afrique depuis presque trois semaines avec des caméramans anglais pour tourner un documentaire de la chaine BBC. Nous arrivons au grand jour de cette exceptionnelle aventure, celui où Loala, un aigle Vocifer (Haliaeetius vocifer) de vingt ans doit tenter de traverser les chutes Victoria avec une caméra sur le dos après avoir été larguée depuis un ULM juste au-dessus des chutes.
Ce projet un peu fou a commencé il y a neuf mois, lorsque Loala est arrivée au parc des Aigles du Léman, après avoir passé dix-neuf ans en reproduction - sans succès. Cet oiseau extrêmement craintif a été entrainé en parapente selon la nouvelle méthode mise au point par Jacques-Olivier TRAVERS. L’oiseau a ensuite suivi tout un entrainement pour arriver à être largué depuis un ULM à la base Scorpio de Cervens. D’un petit gabarit pour un aigle, 1m70 d’envergure pour 2200 grs, elle a beaucoup de difficultés à voler avec le harnais et la caméra. Les entrainements avec les caméras embarquées ont tout de suite montré qu’il fallait prévoir des trajectoires faciles pour Loala. En effet, voler avec une caméra sur le dos, aussi petite soit-elle, détruit le profil de l’oiseau et réduit ses capacités de vol de 50% et plus !
Ce voyage en Afrique a été une vraie épreuve du combattant pour Loala qui a dû subir des tests en tout genre pour satisfaire aux exigences sanitaires. C’est au cours de la dernière prise de sang, juste avant le départ, qu’elle a développé un œdème à l’aile que l’équipe doit gérer depuis le début du séjour. Il faut trouver le juste milieu pour muscler Loala avant ce vol périlleux mais en restant prudent car chaque séance trop poussée relance l’œdème.
C’est avec cette préparation un peu tronquée que l’équipe arrive aux chutes Victoria. Recensé comme une des sept merveilles naturelles du monde, le lieu est impressionnant, le nuage d’eau vaporisé par la force des chutes (que les locaux appellent le « spray ») monte à plus de cinq cents mètres de haut et est visible à près de trente kilomètres, le bruit est assourdissant et il est impossible de se parler devant les chutes. Pour faire venir l'équipe, les locaux avaient promis un niveau d’eau assez faible, les responsables du site expliquent dès l'arrivée, que nous sommes en fait, en plein pic des eaux ! Le spectacle est grandiose mais se prête mal à cette tentative. L'équipe passe deux jours à étudier les chutes et à faire voler Loala de plus en plus près. Le meilleur créneau est vers 15h. La chaleur et donc l’évaporation réduisent la hauteur du « spray » et doivent permettre de tenter la traversée...
L'équipe se rend sur un petit terrain, à dix minutes de vol des chutes, pour rencontrer Pascal, un pilote local qui a accepté de larguer Loala. Un couple d’aigles bateleurs plane au-dessus de la forêt et les fauconniers y voient un bon présage. Jacques-Olivier décide de faire un vol de reconnaissance avec Pascal pour choisir le point exact du largage. Il est 14h et si la chaleur est une alliée pour diminuer le « spray », elle offre des conditions de vol dantesque. A son retour, Jacques-Olivier est blanc, secoué par les thermiques hallucinants de l’Afrique et par l’impression que lui ont offert les chutes vues d’en haut.
Après un long briefing avec Denis (c’est lui qui larguera Loala) et Mickael (le chef opérateur), la décision est prise de tenter le vol. L’équipe se met en place, Yohann est chargé avec Rob de la pose de la caméra et de donner l’oiseau à Denis juste avant le décollage. Jacques-Olivier ira se poster à « cataracte point » le seul espace un peu découvert d’où il pourra appeler Loala, une fois larguée. Avant de partir, il rappelle une dernière fois: « On ne change rien à nos habitudes, Loala doit être exactement dans le schéma de travail habituel, si nos calculs sont bons, elle doit pouvoir traverser, dans tous les cas, vous ne la quittez pas des yeux et vous me tenez au courant par radio de la direction qu’elle prend, bonne chance à tous! »
Chacun part se mettre en place et commence alors une longue attente. Dans ce type de tentative chaque détail compte et tous connaissent parfaitement les enjeux. Depuis « cataracte point » Jacques-Olivier et l’équipe de tournage voient enfin arriver l’ULM. Tous savent que la sortie de l’appareil est le premier moment délicat. Contrairement à d’habitude, le moteur devra tourner à plein régime, le risque de tomber dans les chutes est trop grand avec un moteur coupé ou au ralenti.
En une seconde, Loala se laisse tomber sous l’appareil, ouvre les ailes et prend exactement la direction que l’équipe avait calculée en fonction des conditions météo du jour. L’aigle se dirige droit sur Jacques-Olivier, traversant les chutes sans sembler troublé le moins du monde. Gêné par la camera, il doit se poser sur une branche d’arbre à une dizaine de mètres de hauteur au dessus de son fauconnier.
Toute l’équipe crie sa joie dans les radios et se congratule: "on va avoir des images inédites et incroyables des chutes Victoria !" L’aventure est réussie, les mois de travail ont payé, l’euphorie est de mise…Faire revenir Loala à dix mètres dans un arbre est une formalité et personne n’imagine ce qui va se passer…En se tournant pour se mettre face à son maitre, Loala se prend la caméra dans une branche et se retrouve pendue dans l’arbre. Impossible d’aller la chercher, il n’y a quasiment aucune branche. A force de l’appeler, elle finit par se libérer mais épuisée par ses efforts elle manque son atterrissage et se retrouve accrochée à une branche un mètre au-dessus des eaux du Zambèse à peine cent mètres avant les chutes vertigineuse et à moins de dix mètres de la berge. Sans réfléchir Jacques-Olivier se jette à l’eau et rejoint péniblement Loala, qu’il attrape dans les bras avant de revenir en luttant contre le courant. C’est trempés, fatigués mais sains et saufs qu’ils remontent sur la berge sous les regards soulagés du reste de l’équipe. Cette fois, chacun peut laisser s’exprimer sa joie et sa satisfaction, ceci d’autant plus que la caméra n’a pas souffert de son immersion et que les images sont intactes.
Les impressions de Jacques-Olivier : « C’est une des plus belles aventures que j’ai vécue avec un de mes oiseaux, il y avait tout, un décor extraordinaire, un vol exceptionnel, de la tension, de l’inquiétude et au final un bonheur et une fierté immense d’avoir réussi ce défi avec Loala »





