Le Mont-Blanc
Le récit de l'aventure
Vendredi 10 octobre 2008, 12h15, le ciel est bleu, pas un nuage à l'horizon, le thermomètre indique -7°, un léger vent du nord balaie la neige durcie. Un groupe d'hommes est assis sur l'arête sommitale, une caisse est posée à côté d'eux.
Plus bas, tout en bas, dans la vallée, d'autres hommes, jumelles à la main, regardent vers le sommet. Soudain l'un deux s'écrie : « ça y est, ça y est ! ».
Là haut, on vient enfin d'ouvrir la porte de la caisse dont sort un aigle immense qui se pose sur le poing ganté de son fauconnier. Après 18 mois de travail, un des plus incroyables défis animal, sportif et environnemental de ces dernières années va pouvoir commencer.
Cet aigle, c'est Sherkan, un pygargue à tête blanche de 2m05 d'envergure. Outre ses mensurations impressionnantes, cet oiseau a la particularité d'être depuis quelques secondes le premier aigle captif au monde à regarder l'Europe depuis son point culminant, à 4810 m : le Mont-Blanc.
Son fauconnier, c'est Jacques-Olivier Travers, connu pour avoir réalisé quelques premières avec ses aigles. Pourtant, malgré son expérience, il est contracté. Il faut dire que le pari qui l'attend est le plus fou qu'il se soit jamais fixé.
Le reste de l'équipe est composé de Laurent Cochard, baptisé la Shneck dans le milieu du parapente, 25 ans de vol, le teint buriné par le soleil, il suit Jacques-Olivier depuis le début de l'aventure. A côté, c'est Bertrand Roche, guide de haute montagne, plus connu sous le nom de Zébulon, et qui est aujourd'hui le seul français à avoir non seulement gravi l'Everest par les deux faces mais aussi décollé en parapente — accompagné de son épouse Claire — des sept plus hauts sommets de la planète ! A droite c'est Cyril Constantin, pilote testeur pour une des plus célèbres marque de parapente au monde. Son métier : savoir réagir à tous les incidents possibles pouvant survenir en parapente. Keno, photographe belge spécialisé dans le sport extrême et Olivier Riethauser, cadreur reconnu dans le monde du sport, complètent l'équipe.
Ces hommes sont réunis, ce vendredi, pour tenter le vol le plus incroyable qui soit : partir avec Sherkan depuis le sommet du Mont-Blanc pour essayer de se poser avec lui 4000m plus bas et 20 km plus loin ! Lorsque l'on sait que Sherkan, il y a encore dix-huit mois, ne savait pas voler avant que Jacques-Olivier ne décide de l'intégrer à son programme Les Ailes de la liberté, on mesure mieux la difficulté de la tâche.
A peine sorti de sa caisse, Sherkan regarde autour de lui et découvre ce panorama exceptionnel que tout alpiniste qui réussit à atteindre le sommet ne peut découvrir sans une indescriptible émotion. A perte de vue, on aperçoit les sommets mythiques des Alpes, Cervin, Eiger... En contrebas, les premiers séracs cassent la pente et le blanc immaculé de la neige, ajouté à l'air froid et au vent, créent une atmosphère irréelle. Tout paraît grandiose, vu depuis le toit de l'Europe. Impossible de savoir ce que Sherkan ressent à ce moment-là. Collé contre son fauconnier, il regarde autour de lui et s'efforce de réchauffer ses pattes en les remontant alternativement dans son plumage.
Lentement mais sûrement, toute l'équipe se met en place, on vérifie les voiles, les attaches des sellettes, la fixation des caméras embarquées, tout a été répété en bas et au cours des 230 vols que Sherkan a effectués avant de tenter cet exploit. La pression monte pour tous mais c'est le fauconnier qui semble le plus inquiet. Il sait, mieux que quiconque, combien le lien qui l'unit à l'animal dans cet environnement inhabituel est ténu. Les dernières secondes avant le décollage paraissent interminables lorsque Zébulon lance par radio : « C'est bon, bonne chance et bon vol les gars ! ». Contrairement à son habitude, Jacques-Olivier ne pose pas Sherkan au sol avant de décoller, mais décide de le garder sur son gant pour éviter que les pattes de l'oiseau n'entrent en contact avec le sol, ce qui le refroidirait encore davantage. Surpris par ce départ, Sherkan se laisse dériver plus bas que d'habitude et les premières secondes du vol sont angoissantes... Après quelques instants, Sherkan vient se caler dans les pieds de Jacques-Olivier et commence un vol extraordinaire. C'est ensemble qu'ils survolent ainsi le Mont blanc du Tacul, le Mont Maudit et se dirigent vers l'Aiguille du Midi.
A cette altitude, la densité de l'air est très différente de ce que l'on trouve en dessous de 3000 m et Sherkan a beaucoup de mal à trouver ses repères. Il doit fournir de gros efforts pour revenir au contact de la voile par de longs passages de vol battu, exténuants pour l'oiseau habitué à planer.
Après vingt minutes de vol, Jacques-Olivier, qui sait désormais interpréter les moindres mouvements de l'animal, comprend que Sherkan commence à ressentir les effets de l'altitude et est beaucoup plus fatigué qu'à l'ordinaire. Il décide alors de le faire atterrir sur son gant en vol pour lui offrir quelques minutes de repos. Le passage de l'Aiguille du Midi se fera ainsi sur le gant de son fauconnier sous les applaudissements et les encouragements des visiteurs présents sur le site, stupéfaits de voir passer à quelques dizaines de mètres d'eux un trio pour le moins surprenant.
Après quelques minutes, Sherkan a retrouvé son souffle et manifeste l'envie de reprendre le vol seul. L'équipe dépasse les Aiguilles de Chamonix, impressionnante barrière rocheuse de plus de 1000 m et, l'aigle planant au-dessus des voiles, débouche sur la mer de glace, où l'équipe était venue quelques semaines plus tôt effectuer un repérage. Quelques virages avec Sherkan devant les Grandes Jorasses puis devant les Drus pour les photos et les hommes passent à la verticale du Montenvers d'où les observe un aigle royal, qui, heureusement pour eux gardera ses distances. Le dernier quart d'heure du vol est un pur moment de délectation, chacun sait que le pari est gagné. Les hommes parlent entre eux, Sherkan les gratifie de ses acrobaties habituelles autour de la voile et ils aperçoivent bientôt la foule qui les attend sur le terrain d'atterrissage. Ils finissent par quelques figures pour amuser l'oiseau qui adore se mesurer aux hommes et leur montrer qu'il peut aller plus vite qu'eux. C'est le début de la phase d'atterrissage. Comme s'il sentait la portée historique de l'évènement, Sherkan vient se poser sur le gant de son fauconnier 20 mètres au-dessus du sol et c'est ensemble que l'homme et l'aigle touchent terre après ce vol extraordinaire.
Jacques-Olivier et Sherkan s'envolent du toit de l'Europe
Vendredi 10 octobre 2008, 12h30 : Le rêve est devenu réalité... Jacques-Olivier et Sherkan s'envolent du toit de l'Europe
Le JT du lundi 13 octobre sur TV8 Mont-Blanc



